185.
Daniel Katzenberg soulève la mèche qui lui mange la moitié du visage. Ses yeux sont fiévreux.
— Salut, petite sœur.
— Salut, grand frère.
— Je fais vivre ton idée.
— Merci. Je le savais. Je ne pouvais pas mourir sans te rencontrer. C’est parce que je t’ai vue que j’ai pu m’en aller.
— Nous avons des diapositives de futurs, mais cela ne fait pas un film, regrette-t-elle.
— Étant donné l’ampleur du projet, ça aurait été trop facile. Tu croyais quoi ? Que tu pouvais simplement, en réunissant cinq personnes, acquérir la maîtrise des temps à venir ?
— Il faut une méthode. Je n’ai pas trouvé la bonne, grand frère.
— Bien sûr. Mais je vais t’aider. Moi aussi je suis présent dans le cœur de tes cellules. Veux-tu qu’on fasse venir les autres, petite sœur ?
— Quels autres ?
— Tu as le choix :
1, Cassandre de Troie.
2, Tes ancêtres biologiques.
3, Tes vies précédentes.
4, L’esprit des animaux et de la nature.
Que son âme dispose de tant de ressources l’étonne.
— Je choisis le 3 : mes vies précédentes.
Alors apparaissent le médecin russe, le samouraï, l’archer parthe, la marchande de fruits phénicienne, des moines, des paysans, des hommes préhistoriques chasseurs et cueilleurs.
Daniel les dispose en cercle.
— Nous avons tous la même préoccupation depuis la nuit des temps : trouver un chemin de lumière pour sauver le troupeau qui fonce vers la falaise. Cassandre, votre dernière incarnation est sur le point de réussir. Elle a trouvé de l’aide, elle est libre d’agir, elle en a envie, elle possède même le formidable outil Internet comme relais de sa parole. Nous devons l’aider, moi son frère et vous ses précédentes réincarnations. Nous ne pouvons pas échouer si près du but. Sinon, nous devrons attendre la naissance d’un autre être capable de cette œuvre. Mais le temps qu’un nouvel enfant jouisse de sa pleine conscience il sera peut-être trop tard. L’humanité se trouve au carrefour final. C’est une question de mois, de semaines, de jours peut-être. Il faut aller vite.
— Attends, qui es-tu ? demande Cassandre. Es-tu vraiment le fantôme de mon frère ?
— Non, petite sœur. Je n’existe plus. Je ne suis que le « souvenir d’un frère idéal ». C’est toi qui me fais exister maintenant, comme jadis tu as fais exister Cassandre de Troie, ton ancienne inspiratrice. C’est toi qui nous permets d’être là, grâce à ton esprit particulier et à ta capacité de croire que c’est possible. Ce n’est que toi, toujours toi, partout.
Le Daniel Katzenberg de son rêve a l’air désolé et en même temps satisfait de l’instruire.
— Donc, eux non plus n’existent pas ?
— Ils sont réels dans ton esprit et c’est d’une importance énorme.
— Mais alors tout cela n’est que le reflet de mes délires ? demande-t-elle avec accablement.
— Non. Ces êtres ont réellement existé. Tu ne délires pas. Tu fais seulement revivre les morts en convoquant ta mémoire.
— Je ne comprends pas.
— Pourquoi penses-tu toujours avec ton cerveau gauche analytique ? Le droit, qui est un poète, peut comprendre cette notion. Ton esprit nous fait vivre. Et nous, en retour, nous allons t’aider.
— Il a raison, poursuit Cassandre de Troie en surgissant à son tour. Dès que tu penses à nous, nous existons.
— Allez, petite sœur, arrête de vouloir comprendre, arrête de vouloir tout expliquer. Profite de nous. Simplement. Et tu vas voir, nous pouvons beaucoup pour toi.
Alors, chacun à son tour, les incarnations parlent à la jeune fille évanouie. Le jeune mathématicien dirige les débats pour leur donner un maximum d’efficacité.